Même la tour d'ivoire de l'artiste maudit est une tour de lancement. Dissimulé derrière un monticule buissonneux, le narrateur de La Recherche voit le timide Vinteuil "oublier" un morceau de musique sur le piano de Montjouvain afin que ses parents le remarquent. Toute oeuvre, comme la pierre de magnésie du Ion, est un aimant en quête d'interprètes. « Les plis simples et immortels » de « la petite phrase » attendaient l'âme aimante de Swann pour se déployer. Mais ni Bathilde ni ses soeurs Céline et Flora, à la foisamies de Swann et élèves de Vinteuil, n'étaient en mesure de faire résonner la sonate du génie reclus. Seul le salon de Madame Verdurin pouvait lui permettre de devenir « l'hymne de l'amour de Swann et d'Odette ». Et du «petit clan» des Verdurin à celui de la duchesse de Duras puis de la princesse de Guermantes, les sonates et septuors de Vinteuil rivalisèrent avec ceux de Beethoven et firent école. Ainsi, sans «les rhumes de cerveau et les névralgies faciales» d'une patronne trop sensible et le snobisme bon enfant du « petit noyau »,la sonate pour piano et violon serait demeurée une lettre "en souffrance" sur le piano du «pauvre Vinteuil».
La fable, que Proust se plaît à repeindre au travers des personnages de Biche/Elstir et Bergotte, nous donne à comprendre que la mise en (s)cène n'est pas une modalité contingente de l'oeuvre d'art. C'est son nécessaire mode d'être. La sonate de Vinteuil n'accède véritablement à l'existence qu'interprétée par le jeune Dechambre dans le salon Verdurin. Au sortir de l'esprit du créateur, "restante" sur le piano de Montjouvain, elle n'existait encore qu'« en puissance ». En lui donnant châsse et adresse, la patronne lui permet d'exister« en acte ». Enfin "destinée", la petite phrase s'ouvre à son destin. Elle devient, pour garder le vocabulaire si idoine d'Aristote, ce qu'elle avait à être — to ti en einai —, même si, à la différence de l'eidos, elle n'en finira plus de devenir ce qu'elle est. Et, tout de même que l'irrépressible vocation de la sonate inconnue est de passer du mode privé au mode public, de "l'imparfait virtuel" au "parfait actuel", l'irrépressible tentation de "la patronne-metteur en scène" est de faire comme si la sonate naissait de ses céphalées, telle Athèna de la tête de Zeus. Mieux que tout précis sociologique, La Recherche, opposant le Salon officiel au salon Verdurin, le succès de Gérôme à celui de Biche puis d'Elstir dans les salons des Guermantes et le musée du Luxembourg, le jeu de la Berma à celui de Rachel, rend compte du bouleversement des "règles de l'art" opéré par la modernité tout en proposant une ingénieuse théorie de la châsse, de la mise en scène et de l'adresse de l'art.
La modernité débute, en 1863, par la perte de l'immémoriale châsse et adresse de l'art. Mis à part le bref épisode de l'art grec de la seconde moitié du V` siècle avant J.-C. et quelques rares oeuvres réalisées à partir du XVI° siècle sur le modèle du divin et capricieux Michel-Ange, l'artiste a toujours travaillé sur commande. C'est dire qu'il savait à qui son oeuvre s'adressait, où elle serait et quelles "convenances" et decorum elle devait respecter. Du moins pouvait-il le croire ou faire mine de le penser. Si le salon officiel du XIX° siècle perpétue cette tradition ancestrale, le salon des Refusés, "mis de côté" par Napoléon iii près de la grande salle de l'Exposition universelle, va la bouleverser. En quelques années, l'immémorial artiste de l'immémorial "état culturel" va céder le pas à l'artiste refusant toute commande, tout jury et toute récompense. Pour la première fois dans l'histoire, l'artiste éprouve que ses oeuvres ne s'adressent à personne. Une oeuvre d'art qui n'est pas exposée, interprétée, mise en (s) cène, peut-elle demeurer longtemps une oeuvre d'art ? Si Michel Ange et Rembrand ont pu créer quelques oeuvres "pour eux" ou "pour rien", c'est parce qu'ils étaient assurés de la commande des papes, des princes ou des bourgeois. L'artiste refusé se retrouve dans une position inédite d'exclusion, d'enfermement et de solitude, fort proche de l'autisme. S'il veut, malgré tout, demeurer artiste, il doit s'adresser à son médium comme s'il était son véritable destinataire et, à l'image du père Van Gogh, entrer dans la "légende dorée" de l'artiste fou et maudit. Sauf à disparaître en "suicidés de la société", les Refusés se devaient de transformer le subi en agi, le refus en "auto-référentialité" d'un médium aussi "imprécis" que "résistant". En 1874, ils "s'adoubent" "Refusants" et se regroupent dans l'atelier de Nadar pour exposer une lettre non plus "en souffrance" sous les quolibets de la foule, mais explicitement "mise à gauche", adressée au "petit peuple" "supposé savoir" ce que la classe bourgeoise dominante ne sait plus. Marchands visionnaires et critiques d'avant-garde, grylles de Tanguy et d'Aurier, vinrent, virent et surent à la place du petit peuple. Prenant également la place des académiciens défaillants qui avaient pris celle des princes qui avaient pris celles des prêtres qui..., ils achetèrent, montrèrent et célèbrèrent l'art populaire et messianique de ces « magnifiques isolés », ces maîtres de demain » qui régénèrent le délétère art bourgeois. Cette "nouvelle alliance" fonctionne si bien que l'art officiel se délite pompeusement sous le narquois sourire d'Olympia. Le salon de 1880 est le dernier "salon officiel". En 1884, Les Résistants fondent "l'ordre" des Indépendants. « Refusant jury et récompense », la bande à Signac sait désormais qu'elle peint "tout contre" le musée du Luxembourg, in advance of Louvre. Et, quelques années plus tard, en 1901, le saint martyr Van Gogh sera magnifiquement "racheté" par Bernheim qui lui consacre une exposition accompagnée d'un catalogue. Ainsi, en vingt ans et trois salons, se met en place une nouvelle mise en scène de l'art où les marchands rédiment les artistes "suicidés de la société" dont les critiques d'avant-garde opèrent une habile "mise en hagiographie" qui leur ouvre les portes royales des "alibis" de la « Banque Mona Lisa» mise en "retard" calculé d'intérêts. Les États suivront. En quelques années, du MoMA au musée d'art moderne de Paris, des milliers de "musées-bunkers" exposeront sans vergogne l'art des avant-gardes qui récuse tout musée. Bien sûr, en cours de route, les ancestraux critères d'évaluation ont été inversés, la déviance devenant la norme, le nouveau la tradition et la postérité la référence. La Princesse de Guermantes, alias Madame Verdurin, toujours prête à ouvrir son salon à la "nouvelle" musique de Wagner ou Debussy qui lui déforme monstrueusement le front et les tempes aux "nouveaux" portraits de Monsieur Biche résumés à un sourire, ou à « lancer une Rachel qui, bien entendu, n'avait pas besoin d'elle», incarne admirablement l'ambiguïté de la mise en scène de l'art moderne qui montre à quelques huppés happy few l'art qui refuse toute scène bourgeoise ou institutionnelle.
Prix Unitaire:
€53.36
Ce produit n'est pas disponible actuellement.
Responsable technique/administratif
Brigitte CUPERTINO
contact@presses-univ-pau.fr
Tél. : 05 59 40 79 15
Presses Universitaires de Pau et des Pays de l'Adour -
BP 576 - 64012 Pau cedex
Actuellement vous pouvez régler par chèque, le paiement en ligne sera prochainement disponible.
Si vous souhaitez avoir des informations complémentaires Vous pouvez consulter les Conditions Générales de Vente complètes ou nous contacter par e-mail ou téléphone.
Pour des achats en lots vous pouvez bénéficier d’une remise des frais de transport.
Merci dans ce cas de nous contacter par e-mail à l'adresse suivante : contact@presses-univ-pau.fr